01/09/2013 13:37 par primumviveredeindephilosophari

Ah! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd'hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu'à moi de vous l'expliquer; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d'imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m'avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l'un et à l'autre, et que nos deux âmes désormais n'en feraient plus qu'une; - un rêve qui n'a rien d'original, après tout, si ce n'est que, rêvé par tous les hommes, il n'a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d'un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l'ardeur d'un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l'obélisque bicolore des glaces panachées; toute l'histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d'une quarantaine d'années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d'une main un petit garçon et portant sur l'autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l'office de bonne et faisait prendre à ses enfants l'air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l'âge.

Les yeux du père disaient: "Que c'est beau! que c'est beau! on dirait que tout l'or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs." - Les yeux du petit garçon: "Que c'est beau! que c'est beau! mais c'est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous." - Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu'une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l'âme bonne et amollit le coeur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j'étais attendri par cette famille d'yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites: "Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d'ici?"

Tant il est difficile de s'entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s'aiment!

 

 

Charles Baudelaire,Le spleen de Paris,XXVI Les yeux des pauvres.


31/08/2013 11:34 par primumviveredeindephilosophari

  • 31/08/2013 11:34 par primumviveredeindephilosophari

Claude Serre.


31/08/2013 11:33 par primumviveredeindephilosophari


[...]

 

Nous sommes en plein dans le mépris, et je le déplore. Parce que le mépris, si difficile à éviter l'âge venant, est tout sauf une force. Lorsqu'on méprise son adversaire, on est à peu près sûr d'être vaincu. Quelle est par exemple l'efficacité du mépris lorsqu'on est attaqué par un ténia ( c'est sans doute de repenser fugitivement à Pierre Assouline qui me conduit à cette image ) ? De toute évidence la tentation du mépris est dangereuse, je le sais depuis des années, et pourtant j'y succombe de plus en plus.
Elle finira par m'emporter. Je revois mon père (vous vouliez des informations supplémentaires; il ne faut pas me le dire deux fois ... ) garant son camping-car à proximité d'un relais autoroutier, en période de départ en vacances. J'ai assisté à la scène, plusieurs fois. Beaucoup de choses passaient, en quelques minutes, sur son visage. Une perplexité désolée le plus souvent, de l'amusement; parfois, fugitivement, une espèce d'envie; mais plus souvent que tout un immense, un insondable mépris. Jamais en tout cas je ne l'ai vu descendre d'un coup, sitôt son véhicule garé, pour se mêler aux familles, aux bandes de jeunes partant ensemble en vacances, faisant la queue pour acheter leur duo jambon-fromage. A chaque fois, je l'ai vu observer une pause de quelques minutes avant de rejoindre la foule de ses semblables; et ces minutes, comme elles me paraissaient longues! Rares, très rares sont les adultes qui soupçonnent à quel point les enfants sont en quête, chez leurs parents, de n'importe quel signe indiquant la manière dont il convient d'aborder le monde; à quel point, dans ces quelques années qui précèdent la catastrophe pubertaire, leur intelligence est aiguisée, vibrante, prompte aux synthèses et aux conclusions générales. Rares sont les adultes qui comprennent que tout enfant est, naturellement et sans efforts, un philosophe. Il me semble parfois que je n'ai fait, dans mon âge d'homme, que donner une traduction esthétique à cette attitude de retrait que j'avais eu l'occasion d'observer, enfant, chez mon père.
Ce qui, soit dit en passant, ne serait déjà pas si mal. Car que resterait-il, si je n'étais pas là, des attitudes si subtiles et signifiantes, dans leur discrétion même, de mon père? De sa grotesque et presque insultante courtoisie, qui n'avait pour but que de signifier qu'il faisait un geste, contre toute espérance et contre toute raison, qu'il offrait à l'autre une dernière chance de prendre conscience de sa vulgarité et de son néant? J'ai appris par la suite (à l'occasion d'un rangement, Dieu sait qu'il aurait détesté en faire état, au point que j'ai même évité de lui dire que j'avais aperçu le document) que mon père avait, dans sa jeunesse, accompli des actes d'héroïsme - dans le domaine, spécifiquement, du sauvetage en montagne. Etrange destin que celui de sauver la vie d'êtres humains que l'on méprise. Etrange également que d'avoir été (des années durant cette fois, et dans le cadre de sa carrière de guide) au service d'une bourgeoisie pour laquelle il n'éprouvait aucune estime. Mon propre choix, à tout prendre, me paraît plus conséquent: j'ai toujours aimé les livres; j'écris des livres; c'est d'une simplicité confondante.

 

 

Michel Houellebecq, Ennemis Publics, Extrait de la lettre du 20 février 2008 adressée à Bernard-Henry Lévy.


31/08/2013 11:33 par primumviveredeindephilosophari

  • 31/08/2013 11:33 par primumviveredeindephilosophari

Gustave Courbet.


31/08/2013 11:32 par primumviveredeindephilosophari


[...]

La difficulté, c’est qu’il ne suffit pas exactement de vivre selon la règle. En effet vous parvenez (parfois de justesse, d’extrême justesse, mais dans l’ensemble vous y parvenez) à vivre selon la règle. Vos feuilles d’imposition sont à jour. Vos factures, payées à bonne date. Vous ne vous déplacez jamais sans carte d’identité (et la petite pochette spéciale pour la carte bleue ! ...). Pourtant, vous n’avez pas d’amis.

La règle est complexe, multiforme. En dehors des heures de travail il y a les achats qu’il faut bien effectuer, les distributeurs automatiques où il faut bien retirer de l’argent (et où, si souvent, vous devez attendre). Surtout, il y a les différents règlements que vous devez faire parvenir aux organismes qui gèrent les différents aspects de votre vie. Par-dessus le marché vous pouvez tomber malade, ce qui entraîne des frais, et de nouvelles formalités. Cependant, il reste du temps libre. Que faire ? Comment l’employer ? Se consacrer au service d’autrui ? Mais, au fond, autrui ne vous intéresse guère. Écouter les disques ? C’était une solution, mais au fil des ans vous devez convenir que la musique vous émeut de moins en moins. Le bricolage, pris dans son sens le plus étendu, peut offrir une voie. Mais rien en vérité ne peut empêcher le retour de plus en plus fréquent de ces moments où votre absolue solitude, la sensation de l’universelle vacuité, le pressentiment que votre existence se rapproche d’un désastre douloureux et définitif se conjuguent pour vous plonger dans un état de réelle souffrance. Et, cependant, vous n’avez toujours pas envie de mourir.

Vous avez eu une vie. Il y a eu des moments où vous aviez une vie. Certes, vous ne vous en souvenez plus très bien ; mais des photographies l’attestent. Ceci se passait probablement à l’époque de votre adolescence, ou un peu après. Comme votre appétit de vie était grand, alors ! L’existence vous apparaissait riche de possibilités inédites. Vous pouviez devenir chanteur de variétés ; partir au Venezuela. Plus surprenant encore, vous avez eu une enfance. Observez maintenant un enfant de sept ans, qui joue avec ses petits soldats sur le tapis du salon. Je vous demande de l’observer avec attention. Depuis le divorce, il n’a plus de père. Il voit assez peu sa mère, qui occupe un poste important dans une firme de cosmétiques. Pourtant il joue aux petits soldats, et l’intérêt qu’il prend à ces représentations du monde et de la guerre semble très vif. Il manque déjà un d’affection, c’est certain ; mais comme il a l’air de s’intéresser au monde !

Vous aussi, vous vous êtes intéressé au monde. C’était il y a longtemps ; je vous demande de vous en souvenir. Le domaine de la règle ne vous suffisait plus ; vous ne pouviez vivre plus longtemps dans le domaine de la règle ; aussi, vous avez dû entrer dans le domaine de la lutte. Je vous demande de vous reporter à ce moment précis. C’était il y a longtemps, n’est-ce pas ? Souvenez vous : l’eau était froide. Maintenant, vous êtes loin du bord : oh oui ! comme vous êtes loin du bord ! Vous avez longtemps cru à l’existence d’une autre rive ; tel n’est plus le cas. Vous continuez à nager pourtant, et chaque mouvement que vous faites vous rapproche de la noyade. Vous suffoquez, vos poumons vous brûlent. L’eau vous paraît de plus en plus froide, et surtout de plus en plus amère. Vous n’êtes plus tout jeune. Vous allez mourir, maintenant. Ce n’est rien. Je suis là. Je ne vous laisserai pas tomber. Continuez votre lecture. . Souvenez-vous, encore une fois, de votre entrée dans le domaine de la lutte.

[...]

 


Michel Houellebecq,  Extension du domaine de la lutte, Extrait, 1994.


30/08/2013 22:38 par primumviveredeindephilosophari

  


30/08/2013 22:38 par primumviveredeindephilosophari

  • 30/08/2013 22:38 par primumviveredeindephilosophari


30/08/2013 22:37 par primumviveredeindephilosophari


 C’est parce que tu diffères de moi que je t’aime ;
 Ne crois pas que ta vérité
 puisse être trouvée par quelque autre ;
 Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là
 Qu’une des mille postures possible. Cherche la tienne.

 Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens
 qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même,
 et crée de toi, impatiemment ou patiemment,
 ah ! le plus irremplaçable des êtres.

 

 

 André Gide. 


30/08/2013 22:36 par primumviveredeindephilosophari

  • 30/08/2013 22:36 par primumviveredeindephilosophari


30/08/2013 22:35 par primumviveredeindephilosophari


Certains voient les choses
et disent "Pourquoi ?"

Moi je rêve des choses qui ne furent jamais,
et je dis "Pourquoi pas ?"

              

 

George Bernard Shaw.