18/10/2013 11:25 par primumviveredeindephilosophari
18/10/2013 12:51 par primumviveredeindephilosophari
18/10/2013 11:25 par primumviveredeindephilosophari
Nicolas Lavarenne, Aix en Provence.
18/10/2013 11:25 par primumviveredeindephilosophari
Le présent du présent
Qui suis-je ici et maintenant? Partout nous pouvons entendre le même appel à demeurer dans le présent. Sénèque enseigne Lucilius: "Tu dépendras moins du lendemain quand tu auras mis la main sur l'aujourd'hui. Pendant qu'on la diffère, la vie passe en courant." Spinoza dira que l'amour intellectuel de Dieu et, partant, la béatitude n'ont pas de commencement, puisqu'il s'agit précisément de les découvrir en soi. Les Evangiles aussi le proclament: "Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n'amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux? Qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une coudée à la durée de sa vie? Et pourquoi vous inquiéter au sujet du vêtement? Considérez comment croissent les lis des champs: ils ne travaillent ni ne filent; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui existe aujourd'hui et qui demain sera jetée au four, ne vous vêtira-t-il pas à plus forte raison, gens de peu de foi? Ne vous inquiétez donc point, et ne dites pas: "Que mangerons-nous? Que boirons-nous? De quoi serons-nous vêtus?" Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine..."
Or, si souvent nous nous réduisons à notre passé, il est aussi difficile de ne pas fuir dans l'avenir. "Demain, je serai heureux", "Quand j'aurai fait ça, je vivrai mieux". Comment rester présent? D'abord, en cessant de croire que le bonheur adviendra. A bien y songer, il n'est pas du tout sûr que nous soyons plus comblés qu'hier. Alors pourquoi pensons-nous que le futur nous rendra fondamentalement plus heureux? Non, la réalisation de nos rêves ne nous rapproche pas nécessairement de la félicité. Rien ne sert de reconstruire la réalité tant que notre regard, nos convictions et nos jugements font notre malheur. Apprenons plutôt à assumer pleinement notre être. Chercher constamment la béatitude, n'est-ce pas la différer à jamais? Si, du matin jusqu'au soir, chacune de nos actions, si anodine soit-elle, aspire au bonheur, nous pouvons devenir l'esclave de cette quête infernale qui me pousse d'ailleurs à rédiger ces lignes.
Devrais-je aussi abandonner ma soif de bonheur? Quitter cette habitude qui me porte à sans cesse espérer un progrès? C'est elle qui me constitue, c'est elle qui m'a sauvé. Et je ne saurais la nier. Mais je pense à Aristote: s'il prétendait que la vertu est fille de l'habitude, je crois bien que l'espoir, toujours lui, demeure sauf, et tout reste possible. Si c'est en bâtissant que nous devenons bâtisseurs et en posant des actes de courage que nous acquérons cette vertu, je comprends que je peux me perdre dans de belles théories sans me libérer véritablement. S'agirait-il plutôt de s'habituer à redevenir soi?
Qui suis-je? Il y a peu, j'ai sauté en parachute. Le plus dur a été de me jeter de l'avion. Avant de me précipiter hors de l'appareil, je n'étais pas certain que la toile s'ouvrirait. Ce n'est qu'après avoir accompli l'effort et plongé dans le vide que j'ai constaté, en contemplant le parachute, que ma confiance avait raison. Je vous rapporte l'événement parce qu'il m'a enseigné plus que bien des livres. Parfois, l'expérience du corps, fût-elle futile en apparence, participe aussi à la conversion de notre rapport au monde. Il apparaît que s'en retourner à soi réclame de l'exercice, des actes. Mais je confesse qu'il m'est plus facile de réaliser un pseudo-exploit aérien que de quitter jour après jour mes rôles, mes réflexes, ma servitude.
Je ne m'effraie plus en songeant que peut-être ils persisteront en moi. Sur ce point, les stoïciens m'éclairent aussi en forgeant le concept de proclivitas, la disposition aux maux. Ainsi, chacun est le terrain d'instincts, d'inclinations, d'habitudes, et doit bâtir avec ses multiples propensions. Oui, je fuis dans l'avenir. D'accord, je souhaite toujours mieux. Certes, je m'enferme dans des schémas. Mais justement, en prenant conscience de nos vulnérabilités, nous pouvons nous avancer vers la liberté, de sorte que nos petits penchants ne s'attardent pas en nous pour devenir le fond de notre âme.
Mon ami, je m'aperçois que j'ai encore du mal à répondre. Et, sans réellement savoir qui je suis, j'ai évoqué celui que je voudrais être. Mais je me réjouis que mon être ne se laisse pas aussi facilement définir. L'homme est plus dense que ce que nous en percevons.
Après avoir cheminé avec vous, j'ai surtout perdu l'illusion d'avoir à jamais tourné la page de mon passé. Désormais, en renonçant à régler le problème une fois pour toutes, je peux mieux l'écouter et m'ouvrir à la chance.
Alexandre Jollien, La construction de soi, A Boèce_Le présent du présent, Editions du Seuil, 2006.
18/10/2013 11:20 par primumviveredeindephilosophari
17/10/2013 17:05 par primumviveredeindephilosophari
17/10/2013 17:04 par primumviveredeindephilosophari
Refugees would like to have the same problems you have.
17/10/2013 17:02 par primumviveredeindephilosophari
Depuis que j'ai quitté le Liban en 1976 pour m'installer en France, que de fois m'a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais "plutôt français" ou "plutôt libanais". Je réponds invariablement: "L'un et l'autre!" Non par quelque souci d'équité ou d'équilibre, mais parce qu'en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c'est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C'est précisément cela qui définit mon identité. Serais-je plus authentique si je m'amputais d'une partie de moi-même?
A ceux qui me posent la question, j'explique donc, patiemment, que je suis né au Liban, que j'y ai vécu jusqu'à l'âge de vingt-sept ans, que l'arabe est ma langue maternelle, que c'est d'abord en traduction arabe que j'ai découvert Dumas et Dickens et Les Voyages de Gulliver, et que c'est dans mon village de la montagne, le village de mes ancêtres, que j'ai connu mes premières joies d'enfant et entendu certaines histoires dont j'allais m'inspirer plus tard dans mes romans. Comment pourrais-je l'oublier? Comment pourrais-je m'en détacher? Mais, d'un autre côté, je vis depuis vingt-deux ans sur la terre de France, je bois son eau et son vin, mes mains caressent chaque jour ses vieilles pierres, j'écris mes livres dans sa langue, jamais plus pour moi elle ne sera une terre étrangère.
Moitié français, donc, et moitié libanais? Pas du tout! L'identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit pas par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n'ai pas plusieurs identités, j'en ai une seule, faite de tous les éléments qui l'ont façonnée, selon un "dosage" particulier qui n'est jamais le même d'une personne à l'autre. [...]
Lorsqu'on me demande ce que je suis "au fin fond de moi-même", cela suppose qu'il y a, "au fin fond" de chacun, une seule appartenance qui compte, sa "vérité profonde" en quelque sorte, son "essence", déterminée une fois pour toutes à la naissance et qui ne changera plus; comme si le reste, tout le reste- sa trajectoire d'homme libre, ses convictions acquises, ses préférences, sa sensibilité propre, ses affinités, sa vie, en somme-, ne comptait pour rien. Et lorsqu'on incite nos contemporains à "affirmer leur identité" comme on le fait si souvent aujourd'hui, ce qu'on leur dit par là c'est qu'ils doivent retrouver au fond d'eux-mêmes cette prétendue appartenance fondamentale, qui est souvent religieuse ou nationale ou raciale ou ethnique, et la brandir fièrement à la face des autres.
[...]
[Les personnes qui ont une identité multiple] ont pour vocation d'être des traits d'union, des passerelles, des médiateurs entre les diverses communautés, les diverses cultures. Et c'est justement pour cela que le dilemme est lourd de signification: si ces personnes elles-mêmes ne peuvent assumer leurs appartenances multiples, si elles sont constamment mises en demeure de choisir leur camp, sommées de réintégrer les rangs de leur tribu, alors nous sommes en droit de nous inquiéter sur les fonctionnements du monde.
"Mises en demeure de choisir", "sommées", disais-je. Sommées par qui? Pas seulement par les fanatiques et les xénophobes de tous bords, mais par vous et moi, par chacun d'entre nous. A cause, justement, de ces habitudes de pensée et d'expression si ancrées en nous tous, à cause de cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l'identité entière à une seule appartenance, proclamée avec rage.
C'est ainsi que l'on "fabrique" des massacreurs, ai-je envie de crier! Une affirmation un peu brusque, je l'admets, mais que je me propose d'expliciter dans les pages qui suivent.
Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Extrait, 1998.
17/10/2013 16:59 par primumviveredeindephilosophari
16/10/2013 16:28 par primumviveredeindephilosophari
