26/10/2013 12:02 par primumviveredeindephilosophari
26/10/2013 12:02 par primumviveredeindephilosophari
Vincent Van Gogh.
26/10/2013 12:01 par primumviveredeindephilosophari
Oyez, oyez, bonnes gens, c'est moi qui vous le dis, tant pour cent de vous vont connaître un grand amour, tant pour cent de vous vont comprendre quelque chose à leur vie, tant pour cent vont être à même d'aider quelqu'un, tant pour cent mourront (et bien sûr, cent pour cent mourront), mais il y en aura tant pour cent avec le regard et les larmes de quelqu'un à leur chevet. C'est là le sel de la terre et de cette fichue existence. Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n'est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c'est quelque chose de fragile, de précieux que l'on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent "l'âme" (Les athées aussi, d'ailleurs, sans employer le même terme). Et cette âme, si nous n'y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus...Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés.
Françoise Sagan, Des bleus à l'âme, Extrait.
26/10/2013 12:00 par primumviveredeindephilosophari
Pablo Picasso.
26/10/2013 11:58 par primumviveredeindephilosophari
Au fond, la seule idole, le seul dieu que je respecte étant le temps, il est bien évident que je ne peux me faire plaisir ou mal profondément que par rapport à lui. Je savais que ce peuplier durerait plus que moi, que ce foin, en revanche, serait fané avant moi ; je savais que l’on m’attendait à la maison et aussi que j’aurais pu rester facilement une heure sous cet arbre. Je savais que toute hâte de ma part serait aussi imbécile que toute lenteur. Et cela pour une vie. Je savais tout. En sachant que cette science n’était rien. Rien qu’un moment privilégié. A mon sens, le seul vrai. Quand je dis vrai, je pense « instructif » et c’est aussi bête. Je n’en saurai jamais assez. Jamais assez pour être parfaitement heureuse, jamais assez pour avoir une passion abstraite qui me nourrisse d’une manière définitive, jamais assez pour rien. Mais ces moments de bonheur, d’adhésion à la vie, si on se les rappelle bien, finissent par faire une sorte de couverture, de patchwork réconfortant qu’on pose sur le corps nu, efflanqué, tremblotant de notre solitude.
Françoise Sagan, Des bleus à l'âme, Extrait.
26/10/2013 11:57 par primumviveredeindephilosophari
Marc Chagall.
26/10/2013 11:54 par primumviveredeindephilosophari
Je ne suis pas seule dans mon cas, en ce printemps 71 à Paris. Je n’entends, je ne vois que des gens indécis, effrayés. Peut-être la mort rôde-t-elle autour de nous et nous la pressentons, et nous sommes malheureux pour rien. Car enfin, ce n’est pas là le problème. La mort – je ne parle pas de la maladie –, la mort, je la vois de velours, gantée, noire et, en tout cas, irrémédiable, absolue. Or, l’absolu me manque, comme à quinze ans. Et malheureusement, j’ai connu assez des plaisirs de la vie pour que cette notion d’absolu ne puisse relever chez moi que d’une marche arrière, d’une faiblesse – que je m’échine à vouloir provisoire. Par orgueil, sans doute, et encore une fois, par effroi. Ma mort, c’est le moindre mal.
Mais l’épouvante des choses : cette violence perpétuelle, partout, ces malentendus, cette colère, justifiée si souvent, cette solitude, cette impression d’accélération vers un désastre. Ces jeunes gens qui déjà ne supportent plus en eux – tellement on la leur a jetée à la tête – cette idée de perdre un jour leur jeunesse, et ces gens « mûrs » qui, eux, refusent de vieillir de toutes leurs forces depuis trois ans et se débattent. Et les femmes qui veulent être égales aux hommes, et les bons arguments, la bonne foi de certains et le grotesque inexorable des autres, humains quand même et soumis au même Dieu, qu’ils veulent renier, le seul : le Temps. Mais qui lit Proust ?
Et le nouveau langage, et l’incommunicabilité, et le lait de la tendresse humaine, parfois resurgi. Rare. Et parfois un visage admirable. Et la folle vie. Je l’ai toujours considérée comme une bête féroce, follement maternelle. Elle est Bloody Mamma et Jocaste et Léa, et toujours, bien sûr, à la fin : Médée. Nous jetant là, sur cette planète qui ne semble même plus – oh, dernier affront – être la seule ; et quand je dis « affront », je pense « affront », car la seule vie, la seule pensée, la seule musique, la seule histoire était à nous, après tout. Et s’il y en avait d’autres ? Et si notre mère, la vie, cette menteuse adultère, avait d’autres enfants, ailleurs ? Quand « l’homme », celui d’Apollo, se jette dans l’espace, ce n’est pas pour trouver son frère, j’en suis persuadée. C’est pour vérifier qu’il n’en a pas, et que ces malheureux soixante-dix ans qu’il a à vivre sont à lui seul (ceux qu’elle lui a donnés). Il suffit d’ailleurs de voir la tête « présumée » des Martiens. Pourquoi seraient-ils laids et petits, les Martiens ? Parce que nous sommes jaloux. Et puis, « il n’y a pas d’herbe sur la lune, si ? » Non, « elle est à nous, l’herbe ». Et toute cette bonne terre si nationaliste, si épouvantée, se rassure et s’entre-déchire aussitôt gaiement, s’arrachant l’herbe de la bouche, ou se l’arrosant de sang, en un même mouvement également absurde.
Françoise Sagan, Des bleus à l'âme, Extrait.
