13/11/2013 12:55 par primumviveredeindephilosophari
13/11/2013 12:55 par primumviveredeindephilosophari
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Le port est dominé par le jeu des cubes blancs de la Kasbah. Quand on est au niveau de l'eau, sur le fond blanc cru de la ville arabe, les corps déroulent une frise cuivrée. Et, à mesure qu'on avance dans le mois d'août et que le soleil grandit, le blanc des maisons se fait plus aveuglant et les peaux prennent une chaleur plus sombre. Comment alors ne pas s'identifier à ce dialogue de la pierre et de la chair à la mesure du soleil et des saisons? Toute la matinée s'est passée en plongeons, en floraisons de rires parmi des gerbes d'eau, en longs coups de pagaie autour des cargos rouges et noirs (ceux qui viennent de Norvège et qui ont tous les parfums du bois; ceux qui arrivent d'Allemagne pleins de l'odeur des huiles; ceux qui font la côte et sentent le vin et le vieux tonneau.) A l'heure où le soleil déborde de tous les coins du ciel, le canoë orange chargé de corps bruns nous ramène dans une course folle. Et lorsque, le battement cadencé de la double pagaie aux ailes couleur de fruit suspendu brusquement, nous glissons longuement dans l'eau calme de la darse, comment n'être pas sûr que je mène à travers les eaux lisses une fauve cargaison de dieux où je reconnais mes frères?
Mais à l'autre bout de la ville, l'été nous tend déjà en contraste ses autres richesses: je veux dire ses silences et son ennui. Ces silences n'ont pas tous la même qualité, selon qu'ils naissent de l'ombre ou du soleil. Il y a le silence de midi sur la place du Gouvernement. A l'ombre des arbres qui la bordent, des Arabes vendent pour cinq sous des verres de citronnade glacée, parfumée à la fleur d'oranger. Leur appel: "Fraîche, fraîche" traverse la place déserte. Après leur cri, le silence retombe sous le soleil: dans la cruche du marchand, la glace se retourne et j'entends son petit bruit. Il y a le silence de la sieste. Dans les rues de la Marine, devant les boutiques crasseuses des coiffeurs, on peut le mesurer au mélodieux bourdonnement des mouches derrière les rideaux de roseaux creux. Ailleurs, dans les cafés maures de la Kasbah, c'est le corps qui est silencieux, qui ne peut s'arracher à ces lieux, quitter le verre de thé et retrouver le temps avec les bruits de son sang. Mais il y a surtout le silence des soirs d'été.
Ces courts instants où la journée bascule dans la nuit, faut-il qu'ils soient peuplés de signes et d'appels secrets pour qu'Alger en moi leur soit à ce point liée? Quand je suis quelque temps loin de ce pays, j'imagine ses crépuscules comme des promesses de bonheur. Sur les collines qui dominent la ville, il y a des chemins parmi les lentisques et les oliviers. Et c'est vers eux qu'alors mon coeur se retourne. J'y vois monter des gerbes d'oiseaux noirs sur l'horizon vert. Dans le ciel, soudain vidé de son soleil, quelque chose se détend. Tout un petit peuple de nuages rouges s'étire jusqu'à se résorber dans l'air. Presque aussitôt après, la première étoile apparaît qu'on voyait se former et se durcir dans l'épaisseur du ciel. Et puis, d'un coup, dévorante, la nuit. Soirs fugitifs d'Alger, qu'ont-ils donc d'inégalable pour délier tant de choses en moi? Cette douceur qu'ils me laissent aux lèvres, je n'ai pas le temps de m'en lasser qu'elle disparaît déjà dans la nuit. Est-ce le secret de sa persistance? La tendresse de ce pays est bouleversante et furtive. Mais dans l'instant où elle est là, le coeur du moins s'y abandonne tout entier.
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Albert Camus, L'été, L'été à Alger, Extrait.
13/11/2013 12:55 par primumviveredeindephilosophari
13/11/2013 12:54 par primumviveredeindephilosophari
13/11/2013 12:53 par primumviveredeindephilosophari
13/11/2013 12:52 par primumviveredeindephilosophari
12/11/2013 08:42 par primumviveredeindephilosophari
12/11/2013 08:41 par primumviveredeindephilosophari
Karl Fredrik NORDSTRÖM.
12/11/2013 08:40 par primumviveredeindephilosophari
12/11/2013 08:39 par primumviveredeindephilosophari
12/11/2013 08:39 par primumviveredeindephilosophari
J’allais par des chemins perfides,
Douloureusement incertain.
Vos chères mains furent mes guides.
Si pâle à l’horizon lointain
Luisait un faible espoir d’aurore ;
Votre regard fut le matin.
Nul bruit, sinon son pas sonore,
N’encourageait le voyageur.
Votre voix me dit : « Marche encore ! »
Mon cœur craintif, mon sombre cœur
Pleurait, seul, sur la triste voie ;
L’amour, délicieux vainqueur,
Nous a réunis dans la joie.
Paul Verlaine.
