23/03/2014 00:18 par primumviveredeindephilosophari
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23/03/2014 00:17 par primumviveredeindephilosophari
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23/03/2014 00:16 par primumviveredeindephilosophari
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23/03/2014 00:15 par primumviveredeindephilosophari
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Le convoi est reparti. Plus loin, la route franchissait des défilés encombrés de rochers, où la nuit s'était déjà installée. Les camions ont ralenti. Esther a écarté la bâche, et elle a vu une colonne de réfugiés. Une femme s'est penchée à côté d'elle. " Des Arabes." C'est tout ce qu'elle a dit. Les réfugiés marchaient sur le bord de la route le long des camions. Ils étaient une centaine, peut-être davantage, seulement des femmes et de jeunes enfants. Vêtues de haillons, pieds nus, la tête enveloppée dans des chiffons, les femmes avaient détourné le visage tandis qu'elles passaient dans le nuage de poussière. Certaines portaient des fardeaux sur leur tête. D'autres avaient des valises, des cartons ficelés. Une vieille avait même une poussette déglinguée chargée d'objets hétéroclites. Les camions étaient arrêtés et les réfugiés passaient lentement, avec leurs visages détournés au regard absent. Il y avait un silence pesant, un silence mortel sur ces visages pareils à des masques de poussière et de pierre. Seuls les enfants regardaient, avec la peur dans leurs yeux. Esther est descendue, elle s'est approchée, elle cherchait à comprendre. Les femmes se détournaient, certaines lui criaient des mots durs dans leur langue. Soudain, de la troupe se détacha une très jeune fille. Elle marcha vers Esther. Son visage était pâle et fatigué, sa robe pleine de poussière, elle portait un grand foulard sur ses cheveux. Esther vit que les lanières de ses sandales étaient cassées. La jeune fille s'approcha d'elle jusqu'à la toucher. Ses yeux brillaient d'une lueur étrange, mais elle ne parlait pas, elle ne demandait rien. Un long moment, elle resta immobile avec sa main posée sur le bras d'Esther, comme si elle allait dire quelque chose. Puis, de la poche de sa veste elle sortit un cahier vierge, à la couverture de carton noir, et sur la première page, en haut à droite, elle écrivit son nom, comme ceci, en lettres majuscules: N E J M A. Elle tendit le cahier et le crayon à Esther, pour qu'elle marque aussi son nom. Elle resta un instant encore, le cahier noir serré contre sa poitrine, comme si c'était la chose la plus importante du monde. Enfin, sans dire un mot, elle retourna vers le groupe des réfugiés qui s'éloignait. Esther fit un pas vers elle, pour l'appeler, pour la retenir, mais c'était trop tard. Elle dut remonter dans le camion. Le convoi se remit à rouler au milieu du nuage de poussière. Mais Esther ne parvenait pas à effacer de son esprit le visage de Nejma, son regard, sa main posée sur son bras, la lenteur solennelle de ses gestes tandis qu'elle tendait le cahier où elle avait marqué son nom. Elle ne pouvait pas oublier les visages des femmes, leur regard détourné, la peur dans les yeux des enfants, ni ce silence qui pesait sur la terre, dans l'ombre des ravins, autour de la fontaine. " Où vont-ils? ". Elle a posé la question à Elisabeth. La femme qui avait écarté la bâche l'a regardée sans rien dire. " Où vont-ils? " a répété Esther. Elle a haussé les épaules, peut-être parce qu'elle ne comprenait pas. C'est une autre femme, vêtue de noir, au visage très pâle, qui a répondu: " En Irak." Elle a dit cela durement, et Esther n'a pas osé demander autre chose. La route était défoncée par la guerre, la poussière faisait un halo jaune sous la bâche du camion. Elisabeth tenait la main d'Esther serrée dans la sienne, comme autrefois sur le chemin de Festiona. La femme a dit encore, en regardant Esther, comme si elle cherchait à lire dans ses pensées: " Il n'y a pas d'innocents, ce sont les mères et les femmes de ceux qui nous tuent." Esther a dit: " Mais les enfants? " Les yeux agrandis par la peur étaient dans son esprit, elle savait que rien ne pourrait effacer leur regard.
J.M.G Le Clézio, Etoile errante, Extrait.
