29/03/2014 15:47 par primumviveredeindephilosophari
29/03/2014 15:47 par primumviveredeindephilosophari
29/03/2014 15:46 par primumviveredeindephilosophari
Maintenant le vivre me fâche;
Et afin, Magny, que tu sçache,
Pourquoi je suis tant éperdu,
Ce n'est pas pour avoir perdu
Mes anneaux, mon argent, ma bourse;
Et pourquoi est-ce donques? pour ce
Que j'ai perdu depuis trois jours
Mon bien, mon plaisir, mes amours.
Et quoi? ô souvenance gréve!
A peu que le coeur ne me crève
Quand j'en parle, ou quand j'en écris:
C'est Belaud, mon petit Chat gris:
Belaud, qui fut par avanture
Le plus bel oeuvre de que Nature
Fit onc en matière de Chats:
C'étoit Belaud la mort aux rats,
Belaud, dont la beauté fut telle,
Qu'elle est digne d'être immortelle.
Donques Belaud premierement
Ne fut pas gris entierement,
Ni tel qu'en France on les voit naître;
Mais tel qu'à Rome on les voit être.
Couvert d'un poil gris argentin
Ras et poli comme satin,
Couché par ondes sur l'eschine,
Et blanc dessous comme un hermine:
Petit museau, petites dents,
Yeux qui n'étoient point trop ardents;
Mais desquels la prunelle perse,
Imitoit la couleur diverse
Qu'on voit en cet arc pluvieux,
Qui se courbe au travers des Cieux.
La tête à la taille pareille,
Le col grasset, courte l'oreille,
Et dessous un né ébenin,
Un petit mufle lyonnin,
Au tour duquel étoit plantée
Une barbelette argentée,
Armant d'un petit poil folet
Son musequin damoiselet.
Jambe gresle, petite patte,
Plus qu'une moufle délicate;
Sinon alors qu'il dégaînoit
Cela, dont il égratignoit:
La gorge douillette et mignonne,
La queue longue à la guenonne,
Mouchetée diversement
D'un naturel bigarement:
Le flanc haussé, le ventre large,
Et le dos moyennement long,
Vrai sourian, s'il en fut ong.
Tel fut Belaud, la gente Bête,
Qui des pieds jusques à la tête,
De telle beauté fut pourvû,
Que son pareil on n'a point vû.
O quel malheur! ô quelle perte,
Qui ne peut être recouverte!
O quel deuil mon ame en reçoit!
Vraiment la mort, bien qu'elle soit
Plus fier qu'un ours, l'inhumaine,
Si de voir, elle eût pris la peine,
Un tel Chat, son coeur endurci
En eût eu, ce croi-je, merci:
Et maintenant ma triste vie
Ne haïroit de vivre l'envie.
Mais la cruelle n'avoit pas
Goûté les folâtres ébas
De mon Belaud, ni la souplesse
De la gaillarde gentillesse:
Soit qu'il sautât, soit qu'il gratât,
Soit qu'il tournât, ou voltigeât
D'un tour de Chat, ou soit encores,
Qu'il print un Rat, & or & ores
Le relachant pour quelque temps
S'en donnât mille passe-temps.
Soit que d'une façon gaillarde
Avec sa patte fretillarde,
Il se frottât le musequin;
Ou soit que ce petit coquin
Privé sautelât sur ma couche,
Ou soit qu'il ravît de ma bouche,
La viande sans m'outrager,
Alors qu'il me voyoit manger;
Soit qu'il fît en diverses guises
Mille autres telles mignardises.
Mon Dieu! quel passe-tems c'étoit
Quand ce Belaud vire-voltoit,
Folâtre au tout d'une pelotte?
Quel plaisir, quand sa tête sotte
Suivant sa queue en mille tours,
D'un roüet imitoit le cours!
Ou quand assis sur le derrière
Il s'en faisoit une jarretitere
Et montrant l'estomac velu,
De panne blanche crespelu,
Sembloit, tant sa trogne étoit bonne,
Quelque Docteur de la Sorbonne;
Ou quand alors qu'on l'animoit,
A coups de patte il escrimoit,
Et puis appaisoit sa colère,
Tout soudain qu'on lui faisoit chere.
Voilà, Magny, les passe-temps,
Où Belaud employoit son temps;
N'est-il pas bien à plaindre donques?
Au demeurant tu ne vis onques
Chat plus adroit, ni mieux appris
A combattre Rats & Souris.
Belaud sçavoit mille manières
De les surprendre en leurs tesnières,
Et lors leur falloit bien trouver
Pus d'un pertuis, pour se sauver;
Car onques Rat, tant fût-il vite,
Ne se vit sauver à la fuite
Devant Belaud; au demeurant
Belaud n'étoit pas ignorant:
Il sçavoit bien, tant fut traitable,
Prendre la chair dessus la table,
J'entens, quand on lui présentoit,
Car autrement il vous grattoit,
Et avec la patte friande
De loin muguetoit la viande.
Belaud n'étoit point mal-plaisant,
Belaud n'étoit point mal-faisant,
Et ne fit oncq; plus grand dommage
Que de manger un vieux fromage,
Une linotte & un pinson
Qui le fâchoient de leur chanson;
Mais quoi, Magny, nous-mêmes hommes
Parfaits de tous points nous ne sommes.
Belaud n'étoit point de ces Chats,
Qui nuit et jour vont au pourchats,
N'ayant souci que de leur panse:
Il ne faisoit si grand'dépense,
Mais étoit sobre à son repas
Et ne mangeoit que par compas.
Aussi n'étoit-ce sa nature
De faire par-tout son ordure,
Comme un tas de Chats, qui ne font
Que gâter tout par où ils vont.
Car Belaud, la gentille bête,
Si de quelque acte moins qu'honnête,
Contraint, possible s'il eût été,
Avoit bien cette honnêteté
De cacher dessous la cendre
Ce qu'il étoit contraint de rendre.
Belaud me servoit de joüet;
Belaud ne filoit au roüet,
Gromelante une letanie
De longue & fâcheuse hamonie;
Ains se plaignoit mignardement
D'un enfantin miaudement.
Belaud (que j'aye souvenance)
Ne me fit oncq; plus grand'offense
Que de me réveiller la nuit,
Quand il entroyoit quelque bruit
De Rats qui rongeoient ma paillasse:
Car lors il leur donnoit la chasse,
Et si dextrement les happoit,
Que jamais un n'en échappoit;
Mais, las, depuis que cette fiere
Tua de sa dextre meurtriere
La sure garde de mon corps,
Pus en sureté je ne dors:
Et or, ô douleurs non pareilles!
Les Rats me mangest les oreilles:
Même tous les vers que j'écris,
Sont rongez de Rats et Souris.
Vraiment les Dieux sont pitoyables
Aux pauvres humains miserables
Toujours leur annonçant leurs maux,
Soit par la mort des animaux,
Ou soit par quelqu'autre présage,
Des Cieux le plus certain message.
Le jour que la soeur de Cloton
Ravit mon petit peloton,
Je dis, j'en ai bien souvenance,
Que quelque maligne influence
Menaçoit mon chef de là-haut,
Et c'étoit la mort de Belaud:
Car quelle plus grande tempête
Me pouvoit foudroyer la tête!
Belaud étoit mon cher mignon,
Belaud étoit mon compagnon,
A la chambre, au lit, à la table:
Belaud étoit pus accointable
Que n'est un petit Chien friand,
Et de nui n'alloit point criand
Comme ces gros Marcous terribles,
En longs miaudements horribles:
Aussi le petit Mitouard
N'entra jamais en Matouard:
Et en Belaud, quelle disgrace!
De Belaud s'est perdu la race.
Que plaît à Dieu, petit Belon,
Que j'eusse l'esprit assez bon,
De pouvoir en quelque beau stile
Blasonner ta grace gentile,
D'un vers aussi mignard que toi:
Belaud, je te promets ma foi,
Que tu vivrois, tant que sur terre
Les Chats aux Rats feront la guerre.
Joachim Du Bellay, Epitaphe d'un Chat.
29/03/2014 12:36 par primumviveredeindephilosophari
Theophile Alexandre Steinlen.
29/03/2014 12:35 par primumviveredeindephilosophari
29/03/2014 12:35 par primumviveredeindephilosophari
29/03/2014 12:34 par primumviveredeindephilosophari
29/03/2014 12:34 par primumviveredeindephilosophari
29/03/2014 12:33 par primumviveredeindephilosophari
29/03/2014 12:32 par primumviveredeindephilosophari
Quand je l'ai connue, elle gîtait dans un vieux jardin noir, oubliée entre deux bâtisses étroites et longues comme un tiroir; elle ne sortait que la nuit par peur des chiens et des hommes et elle fouillait les poubelles.
Quand il pleuvait, elle se glissait derrière la grille d'une cave, contre les vitres poudreuses du soupirail, mais la pluie gagnait tout de suite son refuge et elle serrait patiemment sous elle ses maigres pattes de chat errant, fines et dures comme celles d'un lièvre. Elle restait là de longues heures, levant de temps en temps les yeux vers le ciel ou vers mon rideau soulevé. Elle n'avait pas l'air lamentable ni effarée car sa misère n'était pas un accident. Elle connaissait ma figure mais elle ne mendiait pas et je ne pouvais lire dans son regard que l'ennui d'avoir faim, d'avoir froid, d'être mouillée, l'attente résignée du soleil qui endort et guérit passagèrement les bêtes abandonnées.
Trois ou quatre fois je pénétrai dans le vieux jardin en râpant ma jupe entre les planches de la palissade. La chatte ne fuyait pas à mon approche mais elle se dérobait comme une anguille à la seconde juste où j'allais la toucher.
Après mon départ, elle attendait héroïquement que la brise du vieux jardin eût emporté mon odeur et l'écho de mon pas. Puis elle mangeait la viande laissée auprès du soupirail et ne trahissant sa hâte que par un mouvement avide du cou et le tremblement de son échine. Elle ne cédait pas tout de suite au sommeil des bêtes repues: elle essayait avant un bout de toilette, un lissage de sa robe grise à raies noires, une pauvre robe terne et bourrue car les chats qui ne mangent pas ne se lavent pas faute de salive.
Février vient, et le vieux jardin ressembla, derrière sa grille, a une cage pleine de petits fauves. Matous des caves et des combles, des fortifs et des terrains vagues, le dos en chapelet, avec des cous pelés d'échappés à la corde - matous chasseurs, sans oreilles et sans queue, rivaux terribles des rats - matous de l'épicier et de la crémière, allumés et gras, lourds, vite essoufflés, matous noirs à collier de ruban cerise, et matous à collier de perles bleues ...
La bourrasque tragique et voluptueuse se calma enfin. Je revis la chatte grise, étique, décolorée, plus farouche que jamais et tressaillant à tous les bruits. Dans le rayon de soleil qui plongeait à midi au fond du jardin noir, elle traîna ses flancs enflés, de jour en jour plus lourds - jusqu'au matin humide où je la découvris, vaincue, fiévreuse, en train d'allaiter cinq chatons vivaces, nés comme elle sur la terre nue.
Colette, La paix chez les bêtes, Extrait.
29/03/2014 12:02 par primumviveredeindephilosophari
Gwen John, The cat.
